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A une époque où les satellites ne
permettent pas encore de suivre les parcours de cyclones dans l’océan Indien et
sans météorologues attitrés dans l’île, des réunionnais vont se lancer dans une
étude scientifique des phénomènes météorologiques à La Réunion. Seul fléau
d’une île paradisiaque, on parle alors d’« Ouragan » ou encore de
« Coup de vent » terme qui désigne les effets du passage d’un cyclone
au large de l’île, mais également une forte brise. Bénéficiant d’une solide
formation scientifique, d’un degré d’instruction, d’une origine sociale ou
d’une fonction qui les place dans l’élite locale, ces homme s’intéressent au
climat de l’île. Ils tentent de théoriser la formation des cyclones dans
l’océan Indien. Sans entrer dans une démarche prédictive efficace, ils essaient
malgré tout d’observer la récurrence de phénomènes de façon à lire les signes
annonciateurs des météores. Il s’agit au travers de cet article de revenir sur
les travaux de ces hommes de sciences pour cerner leur démarche et le
rayonnement qu’ils rencontrent en leur temps.
Le premier « Mémoire sur
la météorologie de l’île Bourbon »
Au XIXeme, certains
traits du climat de l’île sont déjà remarqués notamment l’action de la brise de
terre, terme qui désigne le phénomène de circulation des masses d’air le long
des pentes du relief qui se déclare au moment où l’action du soleil cesse.
L’air froid des sommets, plus lourd que l’air du littoral se mettant alors à
« couler » le long des pentes. La brise de mer qui désigne en quelque
sorte le phénomène inverse est provoquée par le réchauffement de l’air qui au
contact de l’île se met à « monter » le long du relief. On maîtrise
également assez bien le régime général des vents autour de La Réunion et plus globalement
dans la zone océan Indien[i].
On remarque également l’aspect cyclique des cyclones. Le début du XIXeme
siècle est d’ailleurs marqué par des phénomènes particulièrement violents.
Ainsi en 1806-1807, l’île connaît des phénomènes caractérisés par la
destruction de constructions. Dans les rades, des navires sont coulés. Les
chroniqueurs rapportent que le sol a été décapé de sa terre végétale. Pire, les
cyclones de 1806 et ceux de 1807 encadrent une période de sécheresse
particulièrement dure. Une vingtaine d’année plus tard en février 1829, le
cyclone s’accompagne d’un raz de marée et détruit le prolongement de la jetée
Milius du Barachois.
Gibert des Molières[ii],
est l’auteur du premier « Mémoire sur la météorologie de l’île
Bourbon »[iii], ouvrage
qu’il fait paraître en 1844. Il s’intéresse globalement aux variations du
climat et va mettre en place à Saint-Denis deux stations d’observation :
- La première située au lieu-dit
Ruisseau des Noirs, à une élévation de 36,16 mètres au-dessus du niveau de la
mer lui permet de se lancer dans une série de huit années de relevés complets
observés dans la haute ville. La première série commencée en 1817 est terminée
au mois de septembre 1826. Il précise dans son ouvrage les conditions de
l’observation signalant notamment que cette station « est entièrement
découverte à l’Est, au Nord et à l’Ouest, elle est située à une petite
demi-lieue du bord de la mer, ayant au Sud les montagnes dont le sommet distant
de 3 lieues est élevé d’environ 2300 mètres ».
- Le second observatoire est situé
dans la vallée de la rivière Saint-Denis, sur un vaste emplacement connu sous
le nom de « Jardin Telfair », à 12,80 mètres au-dessus du niveau de
la mer et à 860 mètres de la côte. La seconde série d’observation s’organise du
1er mai 1833 et cours jusqu’au 30 avril 1841.
Un matériel scientifique de
pointe
L’un des référentiels
scientifiques de Gibert des Molières est constitué par les instructions de M.
Arago, dans l’ouvrage qu’il a rédigé pour les officiers de « La
Bonite », bâtiment de l’Etat destiné à un voyage de circumnavigation[iv]
entre 1836 et 1837 et qui abordera l’île Bourbon. Les observations de
température sont effectuées grâce à un thermomètre Fortin apporté dans la
colonie par Joseph Martial Wetzell (1793-1857), alors envoyé à Bourbon en qualité
de professeur d’hydrographie. Son matériel est complété par un udomètre
(appareil qui indique la quantité de pluie tombée et celle évaporée) installé
dans la commune de Saint-Benoît par Louis Maillard, ingénieur attaché au
service des Ponts et Chaussée de la colonie. Les observations barométriques ont
été relevées grâce à un baromètre de Fortin[v]
apporté par M. Havet, médecin naturaliste que le ministre de l’intérieur avait
chargé d’explorer Madagascar. Gibert des Molières poussera le souci de précision
jusqu’à comparer les mesures de différents types de baromètres en utilisant
notamment un baromètre à siphon (système Gay-Lussac[vi])
laissé dans la colonie par Siau, ingénieur des Ponts et Chaussée. L’équipement
se fait donc en grande partie par la récupération de matériels amenés dans
l’île par des voyageurs, des ingénieurs ou des scientifiques. Cette démarche
permet à Gibert des Molières de bénéficier d’un matériel de pointe, constitué
par ce qui se fait de mieux en France dans ce domaine et inventé par des
contemporains de nos hommes de science locaux.
Hilaire Bridet, chasseur de
cyclone
Hilaire Bridet (1818-1894)[vii],
capitaine de Frégate, membre de la société météorologique de France (société
savante fondée en 1852)[viii],
démarre dans la seconde moitié du XIXeme siècle une série
d’observations sur les cyclones. Il est Capitaine de Port et occupe le poste de
Directeur des mouvements des Ports et Rades de la Colonie. Il introduit le
concept de « Science cyclonomique » et tente notamment de traiter
« des indices précurseurs particuliers à l’île de La Réunion, des
précautions à prendre, et des manœuvres à faire pour les navires que l’ouragan
oblige à quitter momentanément leur mouillage »[ix].
Bridet emploie le terme d’ouragan pour désigner les cyclones.
Il entame une démarche
différente, délaissant l’étude des variations du climat de l’île pour
s’intéresser aux phénomènes climatiques. Sa méthode de recueil de données est
en quelque sorte celle d’un « chasseur » de cyclones. En effet il
s’intéresse plus particulièrement aux témoignages des capitaines de navire qui,
en mer, ont été proches d’un cyclone. Il prend alors comme source, le journal
de bord et situe les positions d’observation afin de recouper les informations
de plusieurs navires. Cette démarche lui permet d’aboutir à de premiers
résultats résumés par Antoine Roussin dans l’« Album de La Réunion ».
Il démontre ainsi notamment que ces ouragans sont caractérisés par deux
mouvements « Rotation et translation »[x].
Il publiera ces résultats dans des « Etudes sur les Ouragans de
l’hémisphère Austral » qu’il augmentera et corrigera jusqu’à une troisième
édition publiée en 1876, intégrant au fur et à mesure les témoignages
recueillis. Il constate que ces phénomènes obéissent à « des règles
presque invariables » et qu’il résume dans une « Loi des
Tempêtes » divisée en deux principes :
« 1° - Les ouragans sont des
tourbillons de plus ou moins grand diamètre, dans lesquels les vents augmentent
de tous les points de la circonférence jusqu’au centre, où règne un calme d’une
étendue variable.
2° - Ces tourbillons se meuvent
suivant une direction différente pour chaque hémisphère, mais à peu près
constante dans chacun d’eux. ».
Vers une démarche prédictive
Jean Bertho (1810 – 1915) est
Lieutenant de Port en 1891, il est promu Capitaine de Port en 1894 à la mort
d’Hilaire Bridet et occupe ainsi à La Réunion les fonctions de Chef du Service
des Rades. Comme Hilaire Bridet, c’est un marin. Entre 1902 et 1910, il publie
plusieurs études sur les cyclones. Il travaille sur divers aspects, émet des
théories sur l’influence de la lune ou encore propose une lecture possible des
prévisions de dates critiques où les cyclones seraient plus forts. L’induction
scientifique permettant alors d’entamer une démarche de prédiction des risques
majeurs. Ces recherches ont été rassemblées dans un ouvrage publié en 1931 par
l’académie de La Réunion sous le titre « Oeuvres du Commandant Jean
Bertho »[xi]. C’est
surtout un ouvrage destiné à faire une plus grande publicité à certains de ses textes
et théories. Sa méthode s’approche assez de celle de Bridet. Les deux hommes se
connaissent et Jean Bertho a par ailleurs présenté devant l’Académie de La
Réunion[xii]
des communications.
Bridet et Bertho sont à une période charnière marquée par un changement
important : la création en 1878 du Bureau Central de la Météorologique (en
quelque sorte l’ancêtre de Météo France) à Paris dont le personnel procédera à
l’édition de guide permettant de donner le même cadre théorique et le même type
d’instruments de mesures et d’observation. Alfred Angot, Directeur du Bureau
Central Météorologique, éditera entre la fin XIXeme et la première
décennie du XXeme siècle des « Instructions élémentaires de
Météorologie » ainsi que des « Instructions météorologiques »,
ouvrages didactiques permettant de comprendre comment procéder à la meilleure
installation possible d’instruments de mesure et comment procéder au
recollement des résultats. On s’achemine alors vers la mise en place
progressive de structures d’observations pérennes et permanentes.
En conclusion
Les travaux de ces réunionnais
n’ont pas eu une pénétration égale dans les différentes couches de la société
réunionnaise et sont surtout connus des intellectuels locaux. Ces hommes n’en
demeurent pas moins des précurseurs, attachés à procéder avec une méthodologie
la plus scientifique possible. Ces travaux mettent en évidence les échanges et
une véritable émulsion entre marins, ingénieurs et personnalité politique et
intellectuelle de l’époque. Ces rapports mettent aussi en évidence le souci
d’un transfert de compétence scientifique dont l’élite est le moteur à La
Réunion. C’est finalement en 1934, que la première station météorologique de La
Réunion est installée par J. de Monts de Savasse[xiii]
au lieu dit La Vigie (La Montagne). Cette installation est une conséquence
indirecte du passage sur l'île du violent cyclone de 1932 et inaugure la
présence d’une structure d’observation météorologique permanente à La Réunion
bien que le traitement des informations se fasse alors à Madagascar où la
France entretient un service météorologique important.
loranhoarau@yahoo.fr
[i] Voir P. Y. Auffret, J.-Claude Gatina et P. Hervé
« Habitat et climat à La Réunion, construire en milieu tropical »,
1984, édité par l’université de La Réunion, collection « Document et
recherches » n°11 qui dresse dans son chapitre I une synthèse des données
essentielles de la climatologie de La Réunion.
[ii] Maire de Saint-Denis à partir de mai 1855, succédant à
Gustave Manès.
[iii] ADR, Bib 82, Gibert des Molières, « Mémoire sur
la météorologie de l’île Bourbon »
[iv] Page 12-13. Ce voyage, effectué en 1836-1837, autour
du monde longe l'Amérique du Sud, remonte la côte occidentale jusqu'en
Californie, traverse le Pacifique, atteint Manille, la Chine, l'Inde, l'île
Bourbon afin de revenir en France. Plus de 1 000 espèces nouvelles de plantes
sont recueillies et de nombreuses observations géographiques et météorologiques
sont effectuées.
[v] Jean Fortin (1750-1831) réalisa un baromètre à mercure
transportable qui porte son nom.
[vi] Du nom de Joseph Gay-Lussac (1778-1850), chimiste et
physicien français connu pour ces travaux sur les gaz.
[vii] Gabriel Hilaire Bridet serait né le 29/01/1818 à
Paris. Il épouse Eléonore Jacquot de Villeneuve (1821-1852) le 24 octobre 1843
à Saint-Benoît. De cette union naquit quatre enfants (3 filles, 1 garçon). Il
est également membre de la société de Géographie de Paris.
[viii]
A l'origine, Société savante, la SMF est
aujourdhui un lieu de communication, d'échanges et de débats basé sur une
structure association loi 1901. Fondée en 1852 et reconnue d'utilité publique
en 1857. La SMF est de nos jours liée à l'établissement public Météo-France par
une convention de coopération. Elle organise différentes manifestations à
caractère scientifique.
[ix] Chapitre VI de l’ « Etudes sur les ouragans de
l’hémisphère austral ».
[x] Dans l’« Album de La Réunion », article
« Les ouragans de l’hémisphère austral et particulièrement à l’île de La
Réunion », synthèse des travaux de Bridet rédigé par Antoine Roussin
[xi] Bib 1067, « Œuvres du commandant Jean
Bertho », ouvrage publié par l’académie de La Réunion, 1931.
[xii] Le Bulletin de l’Académie
de La Réunion, publié à partir de 1914 à l’initiative du gouverneur Garbitt,
permettra la diffusion d’un certain nombre d’oeuvres littéraires, scientifiques
ou d’études. «Bulletin de l’Académie de La Réunion, 1913-1914», volume premier,
imprimerie de Madame Veuve Drouhet Fils, 1914, 260 pages.
[xiii] Voir par ailleurs ADR, 2PER362, « La
Météorologie aux Mascareignes » par J. de Monts de Savasse (on trouve
également l’orthographe Savass).
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